CATALOGUE RAISONNÉ DE L'ESTAMPE DE ANNA-EVA BERGMAN

Editeur : Fondation Hartung Bergman
Reconnue d’utilité publique par décret du 16 février 1994
Le Champ des Oliviers 173, chemin du Valbosquet
F-06600 Antibes
T/+33(0)4.93.33.45.92 F/+33(0)4.93.33.27.33
www.fondationhartungbergman.fr
©fondationhartungbergman | 2016

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l'artiste

1925

1927

1928

1955

1957

1987

Lacourière

1952

1953

1954

1955

Lacourière et Frélaut

1958

1978

Jean Pons

1952

Atelier Patris

1957

Erker-Presse

1963

1967

1973

1974

1976

Atelier Henri Baviera

1967

Henri Goetz

1968

F. Xaver Leipold Lithographische

1967

1968

1970

Mourlot

1970

1971

1972

Gustavo Gili

1976

Arnera

1979

Imprimerie du Compagnonnage

1967



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Parcours nomade : expositions de gravure d’Anna-Eva Bergman

par Catherine Gonnard


« - Vous vous occupez autant de gravure que de la peinture ?
- Non, pas tout à fait. La gravure est bien de temps à autre, pour remettre les choses à leur place, et découvrir la subtilité des tons. »

21 février 1958, Dagbladet (Oslo)

Dès 1953, Anna-Eva Bergman présente ses gravures dans de nombreuses expositions à travers l’Europe. Cette reconnaissance rapide de son travail est concomitante à un renouveau de la gravure en France et en Europe auquel elle participe.

En 1952, l’artiste revient à Paris où elle retrouve Hans Hartung. Ils reprennent leur vie commune. Venant tous deux de rompre avec leurs conjoints respectifs, ils sont dans une soudaine précarité : ils n’ont plus d’atelier et vivent dans une seule pièce. Ils décident alors de pratiquer la gravure dans l’atelier d’impression Lacourière(1). L’atelier de taille-douce est dirigé par Roger Lacourière(2) depuis 1929 : notamment Matisse, Picasso, Fautrier, Marcoussis, Dalí, Miró, Chagall en sont – ou en ont été – les hôtes réguliers, au gré des éditions. Skira et Vollard confient à Lacourière l’impression de leurs livres illustrés. En 1951, Madeleine Lacourière (1899-1986) qui, jusque-là, travaillait avec son mari à l’imprimerie, fonde ses propres éditions d’estampes originales. L’atelier a désormais deux activités distinctes : l’impression et l’édition de gravures. Les choix de l’éditrice sont tournés essentiellement vers l’abstraction en couleurs. Les artistes femmes Anna-Eva Bergman comme son amie Terry Haass, Germaine Richier, Vieira Da Silva ou Sonia Delaunay sont soutenues par Madeleine Lacourière aux côtés de Lapoujade, Schneider, Soulages… Madeleine Lacourière présente le travail d’Anna-Eva Bergman, dès la première exposition collective qu’elle organise en 1953 à la librairie galerie La Hune(3). Si elle défend certains artistes déjà reconnus par le milieu de l’art, comme Hans Hartung, elle expose également des jeunes talents comme Zao Wou-Ki (1920-2013) et Robert Lapoujade (1921-1993). N’ayant pas de lieu d’exposition permanent, ces éditions sont généralement vendues aux galeries ou présentées dans des expositions collectives. Chaque année, Madeleine Lacourière publie un petit catalogue en noir et blanc des gravures qui est diffusé gratuitement. Les tirages sont limités, de 60 à 120 exemplaires au maximum. Si elle choisit la qualité, elle essaie de maintenir des prix assez bas. Les artistes sélectionnés aiment la gravure et l’exécutent eux-mêmes. De 1954 à 1966, les gravures « Lacourière » voyagent dans des expositions collectives à l’étranger. On suit ainsi les estampes d’Anna-Eva Bergman à Oslo (1954), à Stockholm (1955), à Lausanne (1954), Hanovre (1955-1956), Monte Carlo (1959), Monaco (1959), Florence (1960)(4), Copenhague (1960), Genève (1961), Biefeld (1963), Pistoia (1963), Munich (1966) mais aussi en France : Nantes (1959), et la Maison internationale de la cité universitaire à Paris (1964). Lors de certaines de ces expositions, des impressions de Matisse, Braque ou Miró de la collection Lacourière sont ajoutées aux artistes défendus par Madeleine. Il s’agit pour la plupart de gravures faites pour illustrer des livres commandés par des marchands ou par des sociétés bibliophiles. Évidemment, ces noms illustres à l’étranger permettent d’avoir une presse nationale ou locale plus importante. Les éditions Lacourière offrent ainsi à de nouvelles générations de collectionneurs de découvrir l’art contemporain à un coût abordable et en connaisseurs.
Lorsque Madeleine Lacourière ne présente que les estampes de son « équipe » de peintres graveurs, les journaux évoquent alors le « nouveau graphisme » de Paris, en jouant sur l’aura qu’a alors la « nouvelle école de Paris ». L’itinéraire même des expositions est choisi en fonction des nationalités des différents artistes exposés et de leurs contacts(5). Dans le cas d’Anna-Eva Bergman, la première exposition « Lacourière » à Oslo en 1954(6) préfigure sa participation à une série d’expositions d’artistes graveurs norvégiens dans les villes de Ludvika, Orsa et Säter la même année. Elle annonce des expositions individuelles à Oslo (1961), et permet à l’artiste de fidéliser une partie des visiteurs. Lors des expositions de Copenhague (1960) et de Stockholm (1955), la presse scandinave mentionne systématiquement sa présence et la qualité de son travail. C’est avec les artistes norvégiens qu’elle expose en 1955 à Londres, en 1962 à Berlin, et participe à une exposition itinérante de « sept artistes norvégiens » en Allemagne et en Norvège en 1978. De 1965 à 1974, elle participe chaque année(7) à l’exposition de l’Université d’Oslo, marquant ainsi son attachement à son pays.
À Paris, en 1964, Anna-Eva Bergman expose aux dix ans des éditions Lacourière à La Hune, librairie et galerie d’art sur le boulevard Saint-Germain, entre Le Café de Flore et Les Deux Magots qui est alors au cœur du quartier intellectuel et artistique de la ville. Bergman y présentera des expositions personnelles plusieurs fois : en 1955(8), 1958(9) et 1964(10). En 1975, elle y revient une dernière fois avec les bois originaux illustrant L’Or de vivre de Jean Proal. En 1976, la géographie artistique parisienne a changé, c’est la Galerie de France, galerie d’Anna-Eva Bergman et de Hans Hartung, rue du Faubourg-Saint-Honoré, qui expose l’atelier Lacourière.
Grâce à Gérard Schneider, Hans Hartung a découvert en mars 1946 l’atelier de lithographie de Jean Pons, où Anna-Eva Bergman va s’exercer aux subtilités de la lithographie à partir de juin 1952. À cette époque la plupart des affiches des galeries sortent de l’atelier Pons. Quelques exemplaires sont tirés sur beau papier, numérotés et vendus par les artistes. Cet atelier comme celui de Lacourière sont à la fois des lieux de pratique pour les artistes et des lieux de rencontres où jeunes et moins jeunes se croisent, discutent et travaillent. On y trouve une même diversité des langues et des nationalités, à l’image du Paris artistique et cosmopolite de cette époque. En fréquentant ces ateliers, Anna-Eva Bergman renoue avec les pratiques artistiques de l’avant-guerre qu’elle-même n’avait guère connues en tant qu’artiste lors de son premier séjour à Paris. La pratique de la gravure lui ouvre les portes du milieu artistique, lui donne tout de suite le statut d’artiste et lui permet surtout d’acquérir son identité propre aux côtés d’Hartung. Ce passage par les ateliers va lui donner l’occasion de se situer par rapport à d’autres artistes et de prendre ses marques dans l’art contemporain, de se projeter dans une histoire picturale alors qu’elle est en train de changer sa vie et son travail. Pour elle, la gravure évoque aussi son lien d’amitié indéfectible avec l’archéologue et artiste Terry Haass, rencontrée en 1951 en Norvège et qui travaille déjà en taille douce chez Lacourière. D’ailleurs, les relations amicales nous permettent de découvrir une autre cartographie des expositions de gravure en dehors des circuits marchands. En 1960, grâce à Terry Haass, Bergman expose bois et eaux fortes à Haïfa et en 1964 ; les deux amies et Hartung participent à une exposition itinérante à Haïfa, Tel-Aviv, Jérusalem et Hazoréa. L’amitié avec le couple d’artistes Christine Boumeester (1904-1971) et Henri Goetz (1909-1989) permet à Anna-Eva de se familiariser avec les nouvelles techniques de gravure mises au point par Goetz. La correspondance des deux couples indique en effet que ce dernier leur faisait partager avec plaisir ses dernières découvertes. Un don, en 1959, de gravures du couple Bergman Hartung au musée de Djakarta(11), ville d’origine de Boumeester, en témoigne.
L’étude des liens des artistes avec les ateliers Lacourière ou ceux de Jean Pons illustre aussi l’importance de la vente individuelle des gravures pour les artistes : une vente régulière et directe dans leur atelier lors de visites privées de collectionneurs. L’itinérance des gravures est facilitée par leur transport à moindre coût par rapport aux tableaux et par les échanges entre imprimeurs et artistes qui limitent les coûts d’impression mais obligent les éditeurs à penser des expositions en France et à l’étranger.
À partir des années 1950, de nouvelles classes sociales émergent en Europe profitant de l’économie de la reconstruction. éduquées et plus ouvertes aux arts contemporains et à de nouvelles dépenses culturelles. Ces nouveaux collectionneurs ne disposent pas de budgets très importants mais suffisants pour l’achat de gravures. En France, la télévision, qui commence à être diffusée sur tout le territoire, joue un rôle pédagogique. Ainsi le réalisateur Jean-Marie Drot à partir de 1953 présente régulièrement une émission historique sur la gravure (« Le Cabinet des estampes »). Le journaliste Adam Saulnier, quant à lui, propose durant 10 à 15 minutes le dimanche, à l’heure du déjeuner, l’actualité des galeries parisiennes et des expositions. Sans même lire la presse spécialisée, en feuilletant les programmes de télévision ou les magazines de décoration de l’époque, il est facile de découvrir ici et là des gravures d’artistes contemporains en arrière-plan et de comprendre que la gravure touche un nouveau public et sort des « cartons » pour orner les murs.
Cet engouement n’est pas seulement français. D’un continent à l’autre se mettent en place des Salons ou d’importantes biennales. Celle de Ljubljana en Yougoslavie (qui a toujours lieu actuellement en Slovénie) signe bien sûr l’ouverture politique des pays de l’Est mais indique aussi la bonne réception de la gravure à l’Est comme à l’Ouest. Anna-Eva Bergman y participe dès la première, en 1955, puis régulièrement de 1959 à 1979. C’est d’ailleurs une sélection des œuvres (dont les siennes) présentées à Ljubljana qui sera envoyée à la première Biennale de Cincinnati en 1956, il en découlera une exposition itinérante collective de juillet 1956 à septembre 1957 aux États-Unis. À nouveau présente à Cincinnati en 1960, elle expose seule et pour la première fois à New York la même année. Cependant, c’est à l’Est que la gravure et les arts graphiques sont très largement présentés. Anna-Eva Bergman envoie des œuvres en 1965 à Karlovy Vary(12) et à Skopje(13) , en 1966 à Prague, puis Pardubice(14) et enfin en 1974, à la Ve Biennale de Cracovie en Pologne. Plus épisodiquement en 1955, elle est dans la section norvégienne de la IIIe Biennale de San Paulo au Brésil et en 1957 dans une exposition internationale de gravure sur bois à Brighton. Vancouver au Canada (1967) et Biella en Italie (1971) voient aussi sa participation. Mais c’est finalement à Ljubljana qu’elle reste fidèle même si bien sûr elle est présente aux Biennales d’Oslo en 1972 et 1974 et de Fredrikstad en 1977. À partir des années 1970, l’importance de l’œuvre d’Anna-Eva Bergman est évidente, elle multiplie les expositions personnelles en Norvège et dans les pays scandinaves ainsi qu’en France par le biais de la Galerie de France. Quelques expositions (Hartung / Bergman) saluent leur compagnonnage artistique, clin d’œil commun aux souvenirs et à la jeunesse : Minorque en 1966 et amour commun pour la gravure qu’attestent les expositions de Skopje, Belgrade et Munich en 1975.
En 1978, l’exposition « L’Estampe d’aujourd’hui à la BNF », après celle consacrée à l’atelier Lacourière-Frélaut au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1972, souligne l’importance de la gravure dans les dernières décennies mais annonce aussi le déclin de ce renouveau… Peu à peu, les collectionneurs à petits budgets se tournent vers la photographie.

(1) 11, rue Foyatier à Montmartre.
(2) À partir de 1947, Jacques Frélaut dirige les ateliers, c’est lui qui prendra la suite de Roger Lacourière en 1957.
(3) Elle n’est pas indiquée sur le carton d’invitation mais son nom apparaît dans les comptes-rendus de l’exposition : Combat, 22 juin 1953, « Peintures et gravures dans trois galeries parisiennes ». La galerie La Hune présente, en collaboration avec les ateliers Lacourière, des gravures à l’eau-forte réalisée par les peintres Hartung, Schneider, Singler, Soulages et le sculpteur Germaine Richier. Il faut mentionner également quelques planches de Bergman.
(4) L’exposition collective à la galerie Vigna Nuova, du 4 au 5 juin, suit une exposition personnelle d’Anna-Eva Bergman du 4 au 16 avril dans la même galerie.
(5) La cartographie de toutes les expositions avec les artistes choisis pour chacune par les éditions Lacourière permettrait de découvrir l’ensemble des réseaux des différents artistes.
(6) K. J. C., « Förnämlig Kostutställning » (Exposition d’art de qualité), Stockholm, Tidning, 9 février 1954 :
« […] Les œuvres de la graveuse Anna-Eva Bergman possèdent une étrange beauté éternelle, et l’on comprend fort bien qu’elle soit sur le point d’acquérir à Paris une position internationale […] ».
(7) À l’exception de l’année 1967.
(8) Eaux-fortes et bois gravés ; conjointement la galerie Ariel présente ses tableaux.
(9) Uniquement des gravures sur bois.
(10) Des lithographies et temperas au moment de la parution de la petite monographie que lui consacre Dominique Aubier dans la collection « Musée de Poche », aux Éditions Georges Fall.
(11) Quatre bois gravés ; une exposition à l’ambassade de l’Indonésie à Paris : « Dons des peintres de l’école de Paris au musée de Djakarta ».
(12) Tchécoslovaquie (actuelle République tchèque).
(13) Yougoslavie (actuelle République de Macédoine).
(14) Tchécoslovaquie (actuelle République tchèque).

Anna-Eva Bergman et Terry Haass en 1962 à LaHune Shunk-Kender, Paris